La Piedra de Donama : sur les traces de la mémoire kogi dans la Sierra Nevada de Santa Marta

La Piedra de Donama : sur les traces de la mémoire kogi dans la Sierra Nevada de Santa Marta

Samedi 12 septembre 2026, en compagnie de femmes kogis et de leurs enfants, j'ai eu la chance de découvrir un lieu qui ne se raconte pas vraiment, il se ressent.
Nichée dans les collines qui séparent les vallées du Río Piedras et du Río Manzanares, non loin du corregimiento de Bonda, près de Santa Marta, se trouve une roche gravée que les Kogis appellent Donama (parfois orthographiée Duanama). C'est de cette rencontre, et de ce que les Mamos en disent, que j'aimerais vous parler aujourd'hui.

Voici un extrait vidéo qui permet de mieux comprendre ce lieu avec une explication en anglais et espagnol.




Qu'est-ce que la Piedra de Donama ?

La Piedra de Donama est un immense bloc de roche granitique, un monolithe d'environ deux à trois mètres de haut pour près de quatre mètres de diamètre, dont la surface est entièrement recouverte de pétroglyphes : des motifs abstraits, des figures géométriques et quelques représentations zoomorphes, notamment des oiseaux, gravés en bas-relief. On pense que ces gravures ont été réalisées par les Tayronas, la civilisation précolombienne dont les Kogis, les Wiwas, les Arhuacos et les Kankuamos sont aujourd'hui les héritiers directs, entre 500 et 1525 après J.-C., avant l'arrivée des colons espagnols.


Autour de la pierre principale, d'autres roches portent des symboles plus discrets. Les oiseaux gravés y évoquent le ciel, et donc une proximité avec le soleil, le Créateur, et symboliquement avec le monde à venir. La signification exacte de la plupart des motifs reste un mystère pour l'archéologie occidentale mais elle ne l'est pas pour ceux qui ont grandi avec elle.


Une pierre-cerveau, une carte du monde

Ce qui frappe le plus, c'est l'interprétation que les communautés indigènes actuelles donnent à cette pierre : pour elles, Donama serait une représentation du cerveau, ou encore une carte du monde. Certains chercheurs, comme l'Italien Yuri Leveratto, ont avancé une hypothèse similaire, y voyant une figuration symbolique du lien entre le cerveau humain et la nature.

Dans la cosmovision kogi, rien de tout cela n'est anodin. Le monde matériel n'est, pour eux, que la trace visible d'un monde de pensée : l'Aluna.
L'Aluna est souvent décrite comme la conscience primordiale, la source de toute vie, le lieu où chaque être "animal, végétal, minéral, humain" est d'abord « pensé » avant d'exister dans le monde physique. Une pierre comme Donama serait alors un point d'ancrage de cette mémoire : un endroit où l'énergie vitale de l'Aluna reste particulièrement dense et accessible.

C'est pour cela que le nom du projet de "bio communication inter-espèces" que nous développons avec l'université de Magdalena se nomme "Aluna Sounds"

Le rôle des Mamos

On ne peut pas parler de Donama sans parler des Mamos, les guides spirituels des Kogis. Le mot signifie littéralement « celui qui est illuminé » ou « celui qui sait ».
Dès la naissance, certains enfants sont identifiés comme de futurs Mamos et passent une grande partie de leur enfance, parfois neuf, parfois dix-huit ans, dans l'obscurité et l'isolement, à l'écart du monde sensible, pour apprendre à se connecter pleinement à l'Aluna avant même d'apprendre à voir la lumière du jour.

Ce qui est impensable dans notre monde occidental l'est chez ces communautés dont l'essence est de rester connectée au vivant et à toute source de vie.

Le rôle du Mamo n'est pas seulement religieux au sens où on l'entend en Occident. Il est médecin, enseignant, juge, gardien de l'équilibre du monde.
Sa tâche, dans la cosmologie kogi, est de faire le lien entre le monde physique et l'Aluna, pour que les forces destructrices restent contenues et que l'harmonie soit maintenue — non seulement pour son village, mais pour la Terre entière. Des lieux comme la Piedra de Donama font partie de ces points que les Mamos surveillent, honorent et « lisent », un peu comme on consulterait une carte ou un texte ancien, pour comprendre l'état du monde et transmettre les gestes rituels nécessaires à son équilibre.

Une rencontre plutôt qu'une visite

Ce qui rend cette expérience si particulière, c'est qu'elle ne s'est pas jouée dans un rapport touristique à un « site archéologique ». J'étais accompagné de femmes Arhuacas et de leurs enfants, pour qui cette pierre n'est pas un vestige du passé mais un lieu vivant, chargé de sens dans leur quotidien. Les voir évoluer autour de Donama, transmettre presque naturellement des bribes de savoir à leurs enfants, donnait à cette gravure de pierre une présent que ni les livres ni les photos ne peuvent transmettre.

C'est aussi ça, le cœur du monde dont parlent les Kogis en évoquant la Sierra Nevada de Santa Marta : un territoire pensé comme un organisme vivant, où chaque sommet, chaque rivière, chaque pierre a une fonction dans un équilibre plus vaste — celui de la planète entière, selon leur cosmovision.
On nous a aussi expliqué que ces pierres étaient comme des portails vers d'autres endroits sur la terre et que les mamos peuvent accéder à différents endroits via ces pierres. 
Quand ils viennent en France ou en Suisse, ils arrivent par ces "portails" qui sont chez nous à connecter avec ces pierres gravées en Sierra Nevada.


Pourquoi ce lieu mérite le respect

La Piedra de Donama se visite, mais elle se visite avec égard. Ce n'est pas une simple curiosité archéologique posée dans un décor de jungle : c'est un lieu sacré, actif, pour les communautés qui vivent encore selon les enseignements transmis par leurs Mamos. Y accéder accompagné, comme j'ai eu la chance de le faire, permet de recevoir un peu de ce que ce lieu porte vraiment au-delà de la pierre elle-même.


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